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Looking for Chaphira [En cours]Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas
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Vanilumi
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Goultard

Nombre de messages : 557
Nom sur Dofus : Vanilumi, Luuzilva, Kephren, Nausicaa

Sujet: Looking for Chaphira [En cours] Sam 26 Mai - 22:45

/HRP\ Je rajouterais les chapitres au fur et à mesure (hésitez pas à me botter le cul IG par contre Razz /HRP\

Chapitre 1
Une disparition et une alliance inattendue



Le ciel de la ville sombre de Brâkmar la Rouge se couvrit davantage, l’emplissant d’un peu plus de noirceur à chaque minute qui passait. Le temps se couvrait, l’orage était proche d’éclater, menaçant. Un éclair fendit les nuages noirs et s’abattit sur un arbre mort, loin dans les landes de Sidimote qui s’étendaient, vastes, au nord de la ville sombre. Le coup de tonnerre qui en résulta surprit les citadins, pourtant habitués aux déchaînements du temps et à la violence gratuite.
Kephren l’Eniripsa aux ailes bordeaux scruta les cieux déchaînés avec suspicion, penché par l’ouverture de la fenêtre qui donnait sur son atelier. Eniripsa, pour la citer, était une déesse bienfaisante qui avait voué sa vie au maintien de la vie sur le monde des Douze, à sa préservation et à sa régénération. C’est pourquoi ses disciples étaient parmi les plus doués pour soigner les petits ou grands bobos du quotidien, et vouaient en général leur vie à des carrières médicales ou alchimiques pour la préparation de remèdes. Altruistes et le cœur sur la main, ils répondaient toujours présents en cas de coup dur. Pas Kephren. Kephren était un disciple au cas particulier : c’était un renégat. Il avait en effet tourné le dos au culte soigneur de sa déesse, forcé d’embrasser ce culte par la volonté de sa mère qui l’avait elle-même embrassée, et s’était tourné vers les mots interdits. Car Eniripsa possédait une face sombre peu connue de ses fidèles, ou plutôt peu plébiscitée : la déesse était capable de lourds préjudices en prononçant certains mots aux effets dévastateurs. Ces mots avaient été placés sous clé et tenus secrets, mais Kephren les avait retrouvés et avait appris à les utiliser.
Une bourrasque de vent venue ébouriffer sa coiffure et son maintien parfaits achevèrent de confirmer ses craintes. Quelques mèches d’un roux sombre se plaquèrent devant ses yeux, lui bouchant la vue un court instant.

— Les filles, on rentre ! beugla-t-il à la cantonade, dans la rue noire.

Sans se soucier de savoir si on l’avait entendu, il se recula à l’intérieur et claqua les volets de l’atelier. Dans la pénombre, il chercha à tâtons ses outils et les déposa pêle-mêle sur sa table de travail. Il s’étira enfin dans son entièreté, levant ses bras musculeux au ciel et étirant ses ailes de cuir de tout leur long.
Un bruit inhabituel agaça tout particulièrement son ouïe délicate : celui d’une corde brisée. Luuzilva, disciple noire d’Ecaflip, levait des yeux inquiets de son instrument ; l’angoisse lui avait fait commettre un faux pas et rompre une corde. C’était une femme-chat grande et svelte, aussi souple et agile que le dieu-chat qu’elle servait, au regard doux et hésitant. Ecaflip était un dieu aussi imprévisible que l’était le temps ou le futur car il plaçait sans cesse son destin et ses décisions sur le hasard même. Ce qui faisait qu’il adorait tout particulièrement les jeux où l’on risquait gros et où l’on n’était sûr de rien. Ses disciples avaient hérité de son obsession pour le jeu, et Luuzilva ne faisait pas exception mais cette tendance était nettement moins marquée chez elle. Elle préférait la musique et les arts aux jeux de hasard qu’elle pratiquait toutefois à l’occasion, lorsque celle-ci lui était offerte sur un plateau. L’un de ses tics reconnaissables entre mille était un lancer de pièces lorsqu’elle se battait, et dont elle ne regardait le résultat qu’à la fin de son combat, lorsque tout s’était déjà joué sous ses yeux.
L’Eniripsa croisa son regard, bomba fièrement le torse pour ne rien laisser montrer de sa propre inquiétude et reprit, furibond :

— Regarde un peu ce que tu viens de faire ! Tu ne peux pas faire un peu attention ? C’est que ça coûte cher, les cordes en fibre de lin, maladroite !

Ce qui eut le mérite de faire sortir sa femme de sa léthargie puisqu’elle cligna ses yeux verts et le gratifia d’un sourire d’excuse, contrit.

— Désolée. Ce vacarme m’a surprise.
— Tout te surprend toujours ! Tu ne changeras jamais, décidément ! répliqua-t-il, bourru.

Elle le fixa du regard plus étroitement et ses pupilles de chat se dilatèrent, puis elle se mit à rire d’un rire franc, désarmant, à ses piques. Le rire fut si contagieux qu’il amena un sourire sur les lèvres du disciple de la déesse-guérisseuse, dont les murailles se craquelèrent. Luuzilva le connaissait mieux que personne, ou presque, et accueillait toujours toutes ses remarques désobligeantes par un flegme à toute épreuve. Elle savait très bien qu’il s’agissait plus d’une façon de se protéger que d’une réelle antipathie. Et Kephren avait appris avec le temps à se détacher de son animosité, en particulier avec les femmes, mais il adorait les taquiner avec ses piques, c’était plus fort que lui. Chassez le naturel, il revenait au galop ! Et puis… comme le disait sa chatonne : un Kephren qui ne se comportait pas en grincheux était un Kephren malade, sinon c’était qu’il était en bonne santé.

— Je ferais plus attention la prochaine fois, finit-elle par répondre avec diplomatie en déposant sa mandoline contre le fauteuil.
— J’espère bien, femme !

Elle ne s’offusqua pas du terme injurieux et sourit doucement. Dans la bouche de son mari et même si le ton s’y prêtait, ce n’était qu’un mot de façade. Presque un mot d’amour ou un trait d’humour. Et elle l’acceptait de bonne grâce.
Deux furies miniatures accoururent dans la pièce en claquant la porte d’entrée, sous les rafales du vent. Elles étaient emmitouflées dans leurs manteaux de cuir, mais elles se disputaient quelque chose avec énergie. Encore un bruit désagréable dans les oreilles.

— C’est la mienne, je l’ai trouvée la première !
— Non, la mienne, à moi !

Les griffes de l’une repoussèrent le capuchon de l’autre et dégrafèrent le cordon qui maintenait la cape autour des épaules de la deuxième fillette, dévoilant une paire d’ailes en forme de papillon. Cette dernière se jeta sur sa comparse qui poussa un miaulement enragé.
Kephren soupira, écrivit divers symboles douziens sur le sol et murmura quelque chose comme « Mot d’Immobilisation ». Les deux fillettes se retrouvèrent comme figées, la petite Eniripsa tendant un poing furibond au visage de la deuxième qui sortait des griffes acérées et sifflait de hargne.

— Est-ce qu’il y aurait ne serait-ce qu’UN seul moment où je pourrais enfin jouir du silence dans cette maison ?

Luuzilva aperçut un tas de chiffon tombé au sol durant la bagarre, se faufila jusqu’à lui et l’enserra entre ses pattes de velours, tandis que le maître de maison gérait la situation de crise. C’était une poupée en tissu, vêtue d’une robe d’un gris terne et dont les cheveux étaient constitués de tresses en fibres de chanvre ou de lin.
Un coup d’œil jeté à la dérobée par l’Eniripsa lui permit d’apercevoir l’objet du conflit, qui se trouvait entre les pattes velues de sa chère et tendre. Il s’empara du butin d’un geste rapide et le brandit devant les deux bagarreuses.

— Si c’est cette chose ridicule qui vous met dans tous ces états, on va faire simple : confisqué !

Il les libéra de son sortilège et, sous leurs protestations véhémentes, partit ranger la poupée dans un tiroir fermé à double-tour. Chaphira et Eliane tempêtèrent, sur la même longueur d’onde, puis se lancèrent un long regard de connivence, penaudes.

— On a une chance de la récupérer ? demanda la plus féline des deux avec espoir.

Leur mère haussa les épaules d’un air désinvolte, puis sourit.

— Peut-être, quand il sera calmé. Vous savez comment est votre père. Et le temps actuel n’arrange pas son humeur. Mais vous aurez plus de chances de la ravoir si vous évitez de vous chamailler.
~~

L’orage faisait rage alors que les deux sœurs allaient se coucher, chacune se blottissant dans son lit respectif. Celui de Chaphira se trouvait près de la fenêtre ; elle adorait regarder les étoiles avant de fermer les yeux le soir, même si on ne voyait pas grand-chose pour le moment. Eliane préférait l’obscurité totale à l’opposé de la chambre car la lumière blafarde de la lune et des étoiles avait tendance à la réveiller par mégarde.

— Chaphi’ ?
— Hm ? répondit la voix de la féline endormie.
— Tu parierais combien qu’on réussit à crocheter la serrure du tiroir et à récupérer notre poupée ce soir ?
— Je préfèrerais dormir…

Elle était déjà à moitié dans les bras du Méryde du sommeil. La petite Eniripsa repoussa ses couvertures du bout du pied et vint la secouer brutalement par l’épaule, insistante. Chaphira entrouvrit un œil mordoré lançant des éclairs qui n’avaient rien à envier à l’orage qui grondait au-delà des murs.

— Je croyais que c’était toi l’Ecaflip de la famille, ronchonna Eliane.
— Si on récupère cette poupée, tu me laisseras dormir ? supplia l’Ecaflip.
— Oui, bien sûr !
— Bon. Je parie que j’y arrive.

Chaphira se glissa hors de ses couvertures, descendit l’escalier à pas de velours et entra dans l’atelier de son père. Là, elle laissa ses yeux s’accoutumer à l’obscurité avant de chercher la poupée de chiffon dans toute la pièce. Elle débusqua le secrétaire de son père dans l’un des recoins de l’atelier et s’attaqua à la serrure d’un des tiroirs du bout des griffes. Tout occupée à son crochetage minutieux, elle n’entendit pas le grincement de la porte, ni n’entrevit l’ombre menaçante qui se glissait derrière elle.

— Ah ! Enfin ! s’exclama-t-elle, triomphante, en extirpant la figurine de sa cachette et en la brandissant à bout de bras.

Elle commit l’erreur de se retourner et se retrouva nez-à-nez avec l’intrus.
Son cri perçant résonna dans toute la maisonnée, puis s’éloigna et disparut dans la nuit avec sa propriétaire et le maraudeur.
Seule témoin de la scène, la poupée de chiffons échappa des mains de la féline et s’écrasa mollement au sol. Son sourire figé et les boutons noirs de ses yeux regardèrent avec consternation la petite Ecaflip se faire enlever sous son nez.
~~

De grands coups frappés à la porte sortirent la disciple de Sram de sa torpeur. Elle sortit la tête de ses carnets d’élevage et de ses comptes du jour, et poussa un soupir agacé. Elle tendit l’oreille, histoire de voir si le visiteur importun s’en irait mais les coups redoublèrent d’intensité et une voix bougonne familière tempêta derrière la porte :

— Par Enutrof, tu vas l’ouvrir cette satanée porte, lutine verte à la manque !?

Nausicaa gloussa sans se soucier d’être discrète et sans se retenir. Ce sacré Kephren et ses manières de rustre. Il n’aurait pas existé qu’il aurait fallu l’inventer. La Sram ne se dépêcha pas pour autant de ranger sa plume, de se lever, se draper dans ses capes d’un vert sombre et s’étirer copieusement. Elle consentit enfin à ouvrir la porte après que l’Eniripsa ait menacé de défoncer cette « damnée porte » de ses gonds.

— Voilà, voilà ! Que me vaut ta visite à cette heure tardive, Kephynounet ?

Elle adopta une pause lascive sur le pas de la porte, et un sourire enjôleur effleura ses lèvres.

— Tu t’es donc enfin décidé à m’honorer de tes charmes ? Je suis comblée.
— Pas trop tôt ! grommela le compère. Et je n’ai pas le temps pour tes bêtises, la mal nourrie. Je dois voir Hériur sur-le-champ ! Il est là ?

C’est avec un étonnement non feint que Nausicaa constata la présence de Luuzilva derrière son plus cher « ami », tenant dans les bras l’une de leurs filles, toutes deux en larmes.

— Qu’est-ce qui se passe ? interrogea la Sram le plus sérieusement du monde.
— Un maraudeur a enlevé notre plus jeune fille, lui répondit l’Ecaflip d’une voix étouffée avant d’éclater en sanglots.
— Nous avons besoin de l’aide des Lames Funestes pour avoir de meilleures chances de la retrouver, reprit l’Eniripsa sans se démonter. C’est une ancienne Lame qui le demande.
— Entrez, mettez-vous à l’aise, je vais aller le chercher.

Nausicaa les traîna presque à l’intérieur, dans le salon qui faisait aussi salle à manger, et les installa sur les canapés à motifs de crânes et d’os de la dernière mode brâkmarienne. Elle leur laissa des amuse-gueules sur la petite table pour les occuper, puis sortit sans un mot.

— Je suppose que ça veut dire qu’on a le droit de se mettre à l’aise, se hasarda à dire Luuzilva au bout d’un moment.
Le silence lui répondit, elle haussa les épaules et grignota l’un des biscuits en forme de tête de mort sans rien ajouter. Voilà qui allait occuper son anxiété pour la soirée.
~~

— Qui me demande ? lança une voix rauque, appartenant à une ombre, près de la porte qui donnait sur une pièce attenante.

Kephren leva la tête en fronçant les sourcils et Luuzilva se leva d’un bond. La silhouette encapuchonnée glissait dans la pièce comme une ombre, silencieuse, presque invisible. Le Sram ôta son capuchon verdâtre et cornu, et une tête squelettique en émergea dont les deux orbites vides en guise d’yeux avaient la réputation de faire frémir jusqu’aux âmes les plus coupables. Les Sram mâles produisaient toujours cet effet, et pour cause : on ne pouvait jamais déterminer ce à quoi ils pensaient, ni lire l’émotion dans leur regard sans yeux. Pour certains, ils constituaient une abomination, pour d’autres des suppôts de Rushu, à éviter. Mais pour les disciples du dieu éponyme, et plus particulièrement la gent féminine, c’était un détail qui participait à leur mystère, et donc les attirait comme des papillons au bout d’une flamme.
Néanmoins, les Douziens avaient pour coutume de dire que Sram avait transformé ses disciples plus à son image que les autres, ce qui s’avérait peu ou prou la vérité lorsque les fidèles passaient devant les statues censées le représenter. Sram était un dieu voleur, sans foi ni loi, qui ne voyait de mérite que dans le risque et le délit. Il n’était cependant pas dénué d’un certain sens de l’honneur, quoique bien différent de ses autres compères dieux, et plus particulièrement d’Iop, le dieu guerrier. Et comme tout bon brigand aimant à s’approprier des choses qui ne lui appartenaient pas, Sram couvait avec une jalousie peu commune ses diverses possessions ; il s’était ainsi approprié les Roublards, les dérobant à la garde d’une autre divinité, et couvait jalousement ses disciples Sram. Gare aux pauvres hères qui ne suivraient pas ses recommandations ou cesseraient de l’honorer, car son courroux serait des plus terribles.
Sauf que Hériur possédait un caractère encore plus trempé que les autres, difficile à aborder. Il faudrait faire preuve de diplomatie, et de doigté.

— Hériur Carnésir, répondit Kephren en acquiesçant.
— Kephren… répliqua ce dernier au tac-au-tac.

Les orbites du Sram s’étrécirent de manière significative. La pointe des cheveux de l’Eniripsa se hérissa de façon manifeste. La femme-chat passa de l’un à l’autre en retenant son souffle. Devait-elle intervenir pour éviter un esclandre ?

— Ou plutôt devrais-je dire l’ignoble déserteur, poursuivit le Sram en vaquant à ses occupations, à savoir examiner de près une amphore en or posée sur le montant de la cheminée. Tu as disparu un beau jour sans laisser d’adresse, et puis te revoilà comme une fleur à quérir mon aide paraît-il.
— Pour l’amour d’Eniripsa, on ne va quand même pas entamer cette discussion ici et maintenant !?

Hériur reposa durement l’amphore sur son socle dans un tintement de métal.

— Je ne suis pas disposé à t’accorder quoi que ce soit. Hmm, comment dit-on déjà ? Ah oui. « Débrouille-toi ».
— Tu commences à me courir sur les esgourdes, le sac d’os !

Kephren prit son envol et s’en alla trouver le Sram, en vol stationnaire.

— Ecoute-moi bien, une fois pour toute ! Ce n’est pas ta fierté mal placée qui va m’empêcher d’arriver à mes fins ! Tu t’es servi de moi toutes ces années comme d’un pantin, un vulgaire pantin ! Je ne te demande pas ton aide, je l’exige !
— Tu l’exiges ?

Trop d’électricité dans l’air. Trop d’ondes agressives. Une lueur rouge s’alluma dans les orbites vides d’Hériur qui empoigna l’Eniripsa par la gorge et le colla au mur d’une main, de l’autre une dague posée sur la jugulaire.

— Depuis quand es-tu en position d’exiger quoi que ce soit, petit nain volant ?

Kephren suffoquait.

— Toi qui passais ton temps à te plaindre, à te hisser plus haut que ta vraie place !
— Hériur… ? murmurèrent deux voix tendres.

Nausicaa lui encerclait les épaules, suppliante, sans toutefois le forcer à lâcher prise, tandis que l’Ecaflip avait posé une main douce sur son bras osseux et le regardait d’un air larmoyant. La lueur rougeoyante s’éteignit des yeux du disciple de Sram qui se rendit alors compte que la petite laissée sur le canapé sanglotait et hurlait. Il lâcha l’Eniripsa qui s’écroula au sol, rengaina sa dague dans les replis de sa cape et posa une main sur l’une de celles de sa bien-aimée qui lui sourit tendrement en retour.

— S’il te plaît, Hériur, reprit Luuzilva. Pardonne-lui sa fougue mais nous sommes sur les dents ce soir. Notre fille cadette vient de se faire enlever. Nous avons désespérément besoin des Lames, besoin de toi, de ton expérience pour nous aider à la retrouver. Je t’en prie. Nous tâcherons de faire amende honorable auprès des Lames, s’il le faut. Accède à notre requête, au nom de notre amitié, au nom de ma musique.
— Ça me fait mal de l’admettre, consentit à dire le Brâkmarien ailé, mais Luu’ a raison.

Il déglutit et finit par ajouter :

— Quitte à remettre ma vie au service des Lames jusqu’à ma mort, j’ai besoin de votre aide à tous. Nous avons besoin de votre aide.

C’était étrange de voir cet homme si fier, si imbu de sa personne en être au point de devoir supplier d’anciens compagnons de lui venir en aide. Il ne s’était jamais au grand jamais abaissé à cela auparavant. L’heure devait être grave, sinon dramatique.

— Tu serais donc prêt à remettre ta vie au service des Lames pour ta fille ?
— N’en ferais-tu pas de même pour tes propres enfants ?

Nausicaa partit d’un rire ouvertement amusé à ces mots, ce qui fit davantage froncer les sourcils du renégat d’Eniripsa, se demandant ce qu’il avait bien pu dire ou faire de drôle.

— Il faudrait être fou pour dérober un objet à un Sram, expliqua la disciple du dieu éponyme tout de vert vêtue. Ou tenir à mourir de la main même du Sram qui se serait fait voler.
— Je vois…
~~

Tandis que les adultes débattaient de leur côté à qui mieux mieux, Eliane continuait à sangloter sur le canapé en pensant à sa sœur. C’était bête mais elle s’en voulait terriblement de s’être disputée avec elle il y avait quelques heures à peine, alors qu’elle la voyait peut-être pour la dernière fois. Les ailes affaissées et sans énergie, la petite Eniripsa essuya une énième larme et serra son pardessus autour d’elle comme s’il pouvait l’emmener loin du chagrin et du regret qu’elle éprouvait.
Eliane ne vit pas l’ombre miniature qui passa au-dessus d’elle et l’observa avec intensité. L’ombre se précisa sous la forme d’un très jeune Sram dont le visage restait dissimulé dans les couleurs bleutées de son accoutrement encapé, son capuchon par-dessus tête. Mû par la curiosité, il tira sur l’une des ailes translucides pour éprouver leur solidité et attira l’attention de sa proie sur lui, qui hurla avec de grands yeux écarquillés.

— Aaaaaah !

C’est alors qu’elle entraperçut le « visage » de son potentiel agresseur, qui n’était autre qu’un crâne chauve, osseux et blanc, muni de deux orbites vides en guise d’yeux. Après l’épreuve qu’elle venait de traverser, nul doute que celle-ci relevait du cauchemar !

— Un sac d’os ! cria-t-elle épouvantée.

Les orbites du jeune Sram se rétrécirent, agacé, et il répondit du tac-au-tac :

— Oh ! Une naine éplorée ! Spectacle charmant…

Piquée au vif, la petite Eniripsa oublia son chagrin et retrouva sa flamme ardente habituelle :

— Naine toi-même ! Je suis sûre que tu es plus petit que moi ! Alors qui est le nain de nous deux !?

Vu la hauteur de la voix du garçon, et c’en était assurément un, il devait avoir à peu près le même âge que son interlocutrice. A quelques printemps ou hivers près, naturellement.
Les adultes, quant à eux, s’étaient retournés aux hurlements de la petite et les deux disciples squelettiques couvaient avec amour le plus jeune d’entre eux, en équilibre précaire sur le canapé.

— Eo’, tu vas affaisser le canapé, descends de là ! finit par le gourmander gentiment Nausicaa en partant le récupérer.
— Ton fils ? souligna Kephren en fixant Hériur droit dans ses orbites vides tout en posant la question implicitement.

Le Sram acquiesça sans rien dire tout d’abord, puis ajouta platement :

— Eochaid, oui.

Les ailes de chauffe-souris couleur vin de l’Eniripsa se mirent à battre avec énergie, démontrant par là tout un intérêt renouvelé pour la discussion.

— Partons du principe que tu comprends ce que je ressens à l’instant et que la même chose puisse arriver à toi ou aux autres membres de ta guilde. Admettons que le voleur soit assez fou pour provoquer la colère de deux membres du culte des assassins.

Après un long silence lourd de sous-entendus où l’on entendit les deux enfants continuer à se chamailler sur un ton bon enfant et moqueur, Hériur poussa un soupir et céda :

— Je vais réunir les Lames pour en discuter. Nous statuerons ensuite sur ce qu’il convient de faire. Concernant ta nouvelle adhésion au sein de notre ordre en échange de notre soutien, je la soumettrai également à caution. Avec une clause supplémentaire : je ferais de toi mon esclave personnel si la réponse s’avère positive.

Ou son homme à tout faire, ce qui revenait strictement au même pour tous deux. Un éclat de colère ardente s’alluma dans les prunelles rubis du Douzien ailé, mais il serra les dents, ravala aussi bien sa salive que sa verve et se força à courber le cou devant son adversaire. Il n’avait plus le choix : il n’était plus seul et n’avait plus tellement l’énergie de continuer à se montrer cavalier.

— Tant que tu retrouves ma fille, le reste m’est égal. Si et seulement si tu en es réellement capable, sac d’os, cracha tout de même l’Eniripsa par dépit.

Un large sourire mauvais s’étira sur les lèvres d’Hériur : il avait remporté cette manche. Son adversaire n’avait cependant pas tout perdu, lors de son argumentation. Le doute s’était insinué dans les méandres du cerveau torturé de l’assassin qui scrutait son fils, à peine entré en apprentissage auprès des Maîtres du culte. Eochaid était encore jeune et insouciant, et n’avait à proprement parlé pas fait ses premières armes dans le monde. Il savait que Nausicaa souhaiterait l’en protéger à tout prix, étant donné ce que la mère de son enfant avait vécu, et lui-même de son côté avait eu son lot de d’os brisés également.

_________________
La troupe de mes joyeux lurons : Nausicaa (alias la Lutine verte), Vanilumi (alias la Pieuse), Kephren (alias le Lutin grincheux), Luuzilva (alias la Musicienne aux pattes de velours) et Mejan (alias la Protectrice).

Et quelques autres : Mirella l'Explosive, Haril le Bricoleur, Loucyfair le Fêtard Démoniaque, Shangri-Ha aux Mille Visages, Tetsuga le Porte-Au-Loin, Batilka l'Horloge-Temps et Kinamara la Kitanu à queue en panache.

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Vanilumi
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Goultard

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Sujet: Re: Looking for Chaphira [En cours] Dim 27 Mai - 17:17

Chapitre 2
Une vieille connaissance




— Pourquoi est-ce qu’on doit aller à Bonta ? râla Eliane d’une voix traînante alors que ses parents harnachaient leurs dragodindes et empaquetaient leurs affaires dans des sacoches de voyage.

Kephren lâcha un soupir excédé mais, heureusement, il avait les bras chargés de paquets et s’abstint de répondre à cette question qui arrivait, lui semblait-il, toutes les six secondes. Luuzilva prit la main de sa fille et l’emmena à l’écart des préparatifs. L’Ecaflip s’agenouilla près de sa fille, et lui prit les deux mains.

— Ma chérie, ma fleur, mon amour, nous ne pouvons pas te laisser toute seule ici à Brâkmar. Tu connais les mœurs de la ville, et le rôdeur est peut-être encore dans les parages.

Elle lui déroba une mèche de cheveux roux et la caressa du bout des doigts.

— Ton père et moi nous avons trouvé préférable de te mettre à l’abri chez ta grand-mère, et comme elle habite à Bonta…
— Je pourrais venir avec vous ! la supplia la petite fille. Je veux venir ! C’est pas uniquement votre fille, c’est ma sœur aussi !
— Oh non, pas question ! s’exclama le père en passant près d’elles pour aller chercher une autre sacoche. Déjà qu’on aura les deux Sram et leur bande de bras cassés dans les pattes, j’ai pas envie d’avoir une môme râleuse et tapageuse pour nous retarder encore davantage !
— Je vais pas vous retarder ! lui répondit la petite avec une moue boudeuse, vexée. Je peux vous aider ! Je peux soigner vos blessures ! Je peux affaiblir l’ennemi, je…
— Tu. Es. Trop. Faible, l’interrompit Kephren en détachant chacun de ses mots pour que ça lui entre bien dans le crâne. C’est pas un pantin d’entraînement ou un maître stupide qui va te laisser gagner, là où on va. C’est du sérieux. C’est un type qui n’aura aucun scrupule à te tuer si tu oublies tes Mots.
— Mais…

Elle se tut, constata que plus aucun des deux ne l’écoutait et se renfrogna.

— Je vous déteste !

Elle partit bouder dans un recoin en grognant et en leur tournant le dos. Luuzilva lança un regard de reproche à son époux.

— Quoi ? répliqua ce dernier abruptement.
— Tu aurais pu y aller en douceur, lui reprocha-t-elle doucement. Elle est autant en état de choc que nous.
— Y aller en douceur ? ricana-t-il. Pourquoi ? Pour lui laisser une chance de croire qu’on accepte qu’elle risque sa vie en nous accompagnant ? Je préfère encore y aller sec et que ce soit clair dans sa petite tête. Elle restera à Bonta, en sécurité, et va parfaire son entraînement du même coup. Que demande le peuple ?
— Tu as peur pour elle en fait, ironisa sa compagne dans un sourire tendre, comprenant soudain où devait mener la diatribe de son époux.

Touché en plein cœur ! Ce dernier rougit jusqu’à la pointe de ses oreilles et ses ailes se mirent à battre violemment pour évacuer le trop plein d’embarras et de sang monté à la tête.

— Pas du tout ! se défendit-il vivement. Je tiens simplement à ce qu’on ne nous vole pas le peu qu’il nous reste.
— Oui, oui, bien sûr.

La femme-chat ne l’écoutait déjà plus et couvait son homme d’un regard tendre, sans se départir de son sourire amusé. De toute évidence, son vieux grincheux de mari était effectivement inquiet pour ses deux filles, même s’il le niait avec conviction. Cela ne le rendait que plus désirable.
Kephren resserra les étriers et empoigna la bride de sa monture violette et blanche, qui renâcla bruyamment.

— Tout est prêt, en route !
~~

— Je voudrais bien qu’on me réexplique pourquoi je ne peux pas vous accompagner, grommela Eochaid en les regardant s’affairer dans le salon.

Lui-même s’était accoudé à la table et ne perdait pas le moindre déplacement d’une miette, sans toutefois remuer le petit doigt pour les aider. Ça n’était après tout pas dans son intérêt de presser les choses : ils allaient le laisser en arrière. Et ils n’en avaient même pas honte en plus.
Nausicaa arrêta ses préparatifs et se retourna vers son fils, tout en démêlant et tressant à nouveau sa longue chevelure d’un blond sale.

— Comme tu viens tout juste d’entrer en apprentissage, tu n’es pas encore assez expérimenté pour ce genre de voyage.
— Je vous gêne parce que je vais être dans vos pattes, quoi, râla le plus jeune en faisant la grimace.

Sa mère poussa un soupir ; son fils ne serait pas facile à convaincre, hélas.

— Ce ne sera pas une promenade de santé, tu sais. Ce sera dangereux, il vaut mieux être aguerri pour ce genre de voyage. Ton père et moi pensons qu’il serait plus judicieux pour cette fois-ci de te mettre en sécurité. Tu nous accompagneras une autre fois, promit Nausicaa dans un sourire.
— Je vais vous gêner, donc, confirma le garçon, de plus en plus boudeur.
— Mais non, voyons ! Quelle idée !
— Alors donne-moi la vraie raison, maman ! C’est quoi le problème, en clair ?

Nausicaa jeta un coup d’œil derrière son épaule : son mari s’était arrêté de transporter leurs bagages et de les charger. Il avait terminé, les montures étaient prêtes à cavaler en direction du nord. Hériur se frotta les mains et les rejoignit, en douceur, silencieux.

— En clair : tu nous es inutile, fut la réponse qui fusa de sa bouche, tout à trac. Et tu nous seras inutile.

Le petit Sram s’offusqua. Une lueur rougeoyante se mit à danser dans ses orbites lorsqu’il se leva d’un bond pour crier :

— C’est faux ! Je suis sûr que je pourrais vous aider à quelque chose !
— Oui, à tout faire foirer.

Le père et le fils se toisèrent. Les sourcils d’Eochaid se froncèrent, sa mâchoire se crispa et se tordit.

— Un jour, je deviendrais meilleur Sram que toi ! Et là, on verra bien qui sera le plus inutile de nous deux !

Contre toute attente, la pâleur d’un sourire crispa les lèvres osseuses du plus vieux qui répondit simplement :

— Je l’espère bien…

La fureur du plus jeune s’envola d’un coup tant sa surprise fut grande d’entendre ces mots. Eochaid écarquilla les yeux et fixa son père qui repartit sans un mot vers les dragodindes agitées. Il en restait bouche bée.

— Ferme la bouche, lui dit Nausicaa sur un ton amusé, tu risques de gober les moskitos de passage.

Il referma la bouche à grand-peine et se rassit avec lenteur.

— Maman…
— Oui ?
— Parfois, je ne le comprends pas du tout… Quand je crois l’avoir cerné, il change complètement d’attitude et continue de me surprendre. Des fois, il se montre fier de moi et à d’autres moments, j’ai complètement l’impression d’être un boulet à ses yeux.

Le gamin poussa un long soupir las, le doute s’insinuant dans son esprit. Nausicaa continuait de sourire doucement, s’approcha de lui et lui caressa avec tendresse le sommet du crâne, là où auraient dû se trouver ses cheveux s’il en avait eus.

— Tu sais…

Elle s’assit près de lui et le prit dans ses bras maigrelets avec tendresse.

— C’est juste que tu es jeune, terriblement jeune et peu expérimenté. Tu commences à peine ton apprentissage auprès des grands maîtres du temple, et ton père a peur pour ta vie, c’est tout. Il meurt d’envie de t’emmener dans nos escapades mais il préfère, tout comme moi, que tu grandisses et mûrisses davantage afin de pouvoir faire face aux difficultés qui sont sur notre route. Et il sera un père comblé le jour où l’élève aura dépassé le maître, à terme, d’ici quelques années. On appelle ça plus communément « la vie » aussi.

Un grognement étouffé s’échappa de la bouche du petit garçon, et un rictus se forma sur ses lèvres.

— Merci pour le petit cours de psychologie, maman…

Nausicaa sourit à nouveau, taquine, espiègle. Pour elle, le plus petit évènement, si tragique fût-il, devenait une plaisanterie. Une manière de dédramatiser les choses, sans doute. Ou de nier la réalité, peut-être.

— J’ai encore une question : pourquoi Bonta ? Pourquoi forcément Bonta ?

Ce fût plus fort qu’elle : elle éclata de rire devant la mine déconfite de son rejeton.

— Parce que nous avons un contact à Bonta. Et elle a l’air fiable.
— Elle ? questionna le petit Sram.

Nausicaa agrippa le sac de voyage de son fils et le lui jeta dans les bras, tout en se levant avec un déhanché parfait.

— Prends tes affaires ! On est sur la route, petit Sram !
~~

Les deux groupes avaient décidé, d’un commun accord, que le point de rendez-vous serait le Zaap de la ville qui, contre une poignée de Kamas sonnants et trébuchants, les emmèneraient directement au Zaap des Champs de Cania, ce qui leur éviterait ainsi une marche de plusieurs jours à travers les Landes de Sidimote, la Route Sombre et le long de la côte qui longeait la Baie de Cania à l’ouest.
Le Zaap était formé d’une grande arche en pierre enserrant un cercle translucide et gélatineux. La légende voulait que ce soit le dieu Xélor en personne, maître du temps, qui aurait forgé ces artéfacts afin que ses disciples arrêtent de perdre du temps en ce bas monde, ou rattrapent leur retard. D’après les experts, cette source d’énergie et de déplacement rapide pompait plus ou moins d’énergie en fonction de la distance et se régénérait miraculeusement lorsqu’on l’alimentait… en Kamas, la monnaie locale. Les Passeurs de Zaap calculaient le nombre de Kamas nécessaires pour chaque voyage et n’avaient pas pour coutume de faire crédit à qui que ce soit : pas assez de Kamas ? Reste sur cette rive jusqu’à ce que ce soit le cas, dans ce cas !
Quatre hommes attendaient les deux groupes de voyageurs : un disciple de Crâ, la déesse archère, un autre disciple de Sram à la mine sombre, un disciple de Féca, la déesse protectrice, et un disciple de Iop, le dieu chevalier.
Hériur fit s’arrêter la monture qu’il tirait par la bride et qui s’efforçait de se fondre dans le décor. En effet, comme un Kraméléon de l’île du Minotoror, la dragodinde était capable de changer de couleur en fonction de son environnement afin de mieux se camoufler. Sa compagne y était également prédisposée, ainsi que celle de Kephren qui avait quitté ses écailles violettes et blanches pour une teinte plus sombre, adaptée à l’environnement de Brâkmar.

— Quelles nouvelles ? demanda Hériur. Vous avez pu flairer une piste ?

Le Crâ s’avança et posa le genou à terre. Il s’appelait Haliaen et copinait souvent avec son compère Sram qui portait le doux nom de Gonéril. Deux jolies mauvaises graines au poil pour les Lames Funestes, guilde d’Hériur.

— J’ai trouvé une piste dans le quartier des bouchers, au nord. Des traces de pas qui continuaient bien après la muraille nord de la ville, confia Haliaen sans regarder son meneur dans les yeux. Où qu’il aille, il avait un but bien précis en tête en tout cas.

Kephren s’était rapproché d’eux pour entendre les dires de l’archer, et sa main se crispa sur les rênes de sa monture. Il était parti quelque part vers le nord…

— Haliaen, Gonéril, Astyloth, Garomi, énuméra Hériur en bon meneur de la guilde. Partez en éclaireur, suivez les traces et informez-nous par Tofu voyageur de vos découvertes. Nous allons faire un détour par Bonta, et nous vous rejoindrons pour la suite.
— Bien compris, Hériur.
— Et, pitié, évitez les Gonéril, ajouta-t-il, presque amusé, en direction du Sram et du Iop.

Les deux intéressés se regardèrent, gênés, et ouvrirent la marche jusqu’à la muraille nord. Le Crâ et le Féca, quant à eux, pouffèrent de rire tout bas. Gonéril avait beau avoir choisi le culte du dieu assassin, il était aussi maladroit qu’un Tofu venant de naître. Sa maladresse avait donc donné lieu à une expression qui devint très usitée au sein de la guilde : « Faire une Gonéril ». Ce qui voulait dire, grosso modo : « Faire une bêtise, commettre une maladresse, une bourde, faire une connerie ».
Astyloth, disciple de Féca, et Haliaen, disciple de Crâ, emboîtèrent le pas de leurs compères en direction de la partie nord de la ville, et souhaitèrent bonne chance à leur meneur et à sa compagne, tout en réprimant quelques grimaces entendues. En effet, pour un Brâkmarien, la cité blanche de Bonta n’avait pas bonne réputation ; elle ne contenait en effet que des pleutres et des hypocrites, adeptes de « bonnes actions ». Des gens peu recommandables, donc, et capables de vous trahir à la moindre félonie et à la moindre rumeur en votre défaveur.
Les voyageurs enfourchèrent bien vite leurs montures ; Nausicaa prit son fils en croupe et Kephren se chargea de sa propre fille avant de s’avancer vers le passeur de Zaap. Ce dernier toisa chacun des membres de l’équipée d’un air peu amène et demanda d’un ton morne :

— Quelle destination ?
— Holà l’ami, commença Nausicaa d’un ton amène et enjoué, d’après ce qu’on dit, l’édit de Makhia Vel aurait rouvert le Zaap de Bonta aux Brâkmariens, est-ce vrai ?
— Bien vrai, ma dame. Il est passé en libre circulation depuis quelques années.
— Boooon ! reprit la Sram réjouie. Un voyage pour six en direction de la cité blanche, dans ce cas.

Le passeur les passa à nouveau en revue, puis plissa ses petits yeux noirs avant de tendre des doigts osseux dans leur direction.

— Neuf cent dix kamas par personne, annonça alors le passeur.

Nausicaa malmena négligemment les rênes de sa monture, et son sourire se crispa. Pourtant, c’est Kephren qui monta sur ses grandes dragodindes et beugla un « C’est du vol ! » bien senti à la tête du portier.

– Je regrette, messire, c’est le prix à payer pour un tel voyage. Après tout, le Zaap vous permet d’éviter nombre de créatures malfamées, le prix se doit d’être à la hauteur, susurra-t-il d’un ton entendu et sans réplique. D’autant plus qu’il s’agit d’un voyage de plusieurs jours, voire semaines, à pattes de dragodindes.
– Et moi je vais t’enfoncer mon marteau là où je pense, espèce de sale petit scélérat d’escroc de mes deux ! poursuivit un Kephren furibond et absolument pas convaincu.
– Vos tentatives d’intimidation ne m’impressionnent guère, Eniripsa. Mon travail exige que chaque citoyen s’acquitte de la juste taxe d’entretien et de voyage des Zaaps, personne ne déroge à cette règle.
– Ton patron aura de mes nouvelles, espèce de sale petit résidu de vermine de kankreblath fossilisé !

Indifférent à la dispute qui agitait le gardien du Zaap et l’un de ses compagnons de route, Hériur Carnésir s’approcha en douceur du portier intraitable, dénoua le cordon de sa bourse et offrit à la main tendue les deux mille sept cent trente kamas demandés pour la traversée de sa famille. Le passeur referma directement les doigts pour enfouir le trésor dans sa propre bourse et libéra le passage aux trois Srams juchés sur leurs montures.

– Nous partons en éclaireur… Essayez de ne pas nous faire poireauter trois mille ans, dit le Sram narquois en s’adressant plus particulièrement au rouquin ailé hors de lui. Je ne suis pas réputé pour ma patience, et les boulets je les laisse en arrière.
– Sac d’os de mes deux !

Les dragodindes de Hériur et de Nausicaa piquèrent un sprint et disparurent derrière le rideau bleuté translucide du Zaap dans un éclat magique aveuglant. Kephren continua de vociférer pendant plusieurs minutes sous les regards inquiets de sa femme et de sa fille, puis finit par jeter l’éponge.

– D’accord, d’accord, très bien ! Le voilà ton argent, vieux dragon racorni !

Il fit glisser hors de sa bourse la même somme que son compère squelettique, qu’il eut néanmoins beaucoup de mal à lâcher, et en aurait presque essuyé une larme. Tout sourire, le gardien du Zaap s’inclina avec déférence et les laissa passer à leur tour, non sans avoir bien envoyé le montant rejoindre le reste de sa bourse bedonnante, sous les plis de sa cape. Dans un soupir las, Kephren éperonna sa monture et traversa le Zaap, suivi de près par celle de sa bien-aimée. Prochain arrêt : Bonta, la cité blanche.
~~

L’éclat aveuglant du soleil rayonnant au-dessus de leurs têtes fut si brusque que Kephren dût fermer les paupières quelques instants le temps d’y habituer ses yeux. L’astre solaire était en effet moins présent, quoique tout aussi chaud, au sud du pays et l’on avait l’impression d’une nuit permanente et suffocante à Brâkmar. Le contraste avec la Bonta lumineuse et resplendissante qui s’étalait devant eux n’en était que plus saisissant. Une brise fraîche le parcourut des pieds à la tête et le fit frissonner tout entier. Il n’était plus habitué au climat plus frais du nord. Sa monture poussa même un rugissement glouglouté de mécontentement, peu habituée à des températures moins clémentes.

— J’ai failli attendre… grinça la voix du Sram, aussi agréable qu’une craie sur un tableau noir.

Kephren grinça des dents et mena tant bien que mal sa dragodinde à la hauteur de son compère tout en os.

— Ça y est ? Notre petit nain a réussi à se délester de quelques piécettes sans trop de mal ? fit-il mine de compatir avec malice.
— Lâche-moi la grappe, le mort-vivant, répliqua l’Eniripsa agacé.

L’homme aux ailes de chauffe-souris balaya les alentours du regard, parcourut mentalement le chemin qu’il leur restait à faire jusqu’à sa génitrice et ouvrit la marche d’un grand coup de talon dans les reins de sa monture. La dragodinde caméléone poussa un raclement qui ressemblait davantage à un grondement sourd et piqua un sprint, talonnée par ses trois consœurs. Kephren emporta ses compagnons de route dans un dédale de rues et de ruelles plus ou moins labyrinthiques avant de les emmener devant une maison spacieuse du quartier des alchimistes, maison que sa mère habitait depuis qu’il lui avait fourni suffisamment d’or pour se refaire une vie décente, bien loin des tracas de la précédente. Une énorme somme de kamas qui lui avait été « due » par quelqu’un de peu recommandable, ce que Kephren avait toujours refusé d’expliquer à sa génitrice.
À la porte, c’est une autre amie de longue date qui vint les accueillir, surprise de les voir sur le pas d’entrée. Elle était toute de bleu ciel vêtue, du bout de son chapeau rond jusqu’à la pointe de ses chaussures de ville. Une paire de cornes ivoire et or pointait hors de son chapeau qui recouvrait une chevelure courte et ébouriffée couleur d’épi de blé, reconnaissable entre toutes.

— Oh, tiens ! Voilà le grincheux va-t’en guerre, souffla-t-elle amusée en apercevant Kephren.
— Je vois que tu prends plaisir à rester dans les pattes de ma mère, queue fourchue, répondit l’Eniripsa du tac au tac.

La disciple d’Osamodas sourit de toutes ses dents et remua son interminable et double queue effectivement fourchue avec malice, d’humeur taquine. Puis, son regard glissa sur les autres membres de l’équipage, s’arrêta un instant sur le couple de Sram qui ne l’inspira pas le moins du monde, puis sur les enfants. Son sourire espiègle s’effaça bien vite devant leurs mines graves.

— Que se passe-t-il ?
— Une horrible chose nous est tombée dessus, annonça Luuzilva d’une voix peinée. Laisse-nous entrer, Vanille, s’il te plaît.
— Bien sûr, bien sûr.

La disciple d’Osamodas en bleu s’effaça pour les laisser entrer, et s’occupa de mener leurs montures à l’étable située à l’arrière de la maison. Pendant ce temps, nos quatre aventuriers et leurs enfants pénétrèrent à l’intérieur de la bâtisse et s’installèrent dans un petit salon cossu où une vieille dame Eniripsa les accueillit à bras ouvert. Ou plutôt se précipita sur Kephren pour le serrer dans ses bras et le couvrir de baisers.

— Mon fils ! Enfin revenu ! Tu ne viens jamais me rendre visite, lui reprocha-t-elle gentiment en l’étouffant à moitié. C’est si bon de te revoir. Tu es si pâle, il n’y a donc pas de soleil dans cette maudite cité ? Et tu es si maigre ! S’il te plaît, viens manger quelque chose…

Eliane pouffa de rire malgré elle, et ne fut d’ailleurs pas la seule malgré le fait qu’elle dût encaisser le regard noir de son père qui eut le don de la mettre un tantinet mal à l’aise. Mais le rire l’emporta sur tout le reste. Kephren, le grand batailleur, le baroudeur du monde des Douze et grincheux asocial, se faisait pouponner par l’une de ses consœurs. Trop drôle ! Et il en paraissait si mal à l’aise, en plus.

— Maman, pourrais-tu me lâcher maintenant ? grommela le rouquin nain avec irritation. Tu m’étrangles et tu me ridiculises devant tes invités. Un peu de tenue, nom d’un chienchien enragé !
— Le mignon fils à maman, susurra Hériur à son oreille comme un chat satisfait s’apprêtant à laper un bol de crème à l’air succulent.

Kephren se libéra de l’étreinte de sa mère, brandit son énorme marteau et le leva à hauteur du nez osseux du squelette ambulant. La symbolique fut assez claire aux yeux de tous.

— Toi, le sac d’os, je te conseillerais de la fermer, pour changer !

Hériur croisa les bras mais ne se départit pas de son sourire mauvais pour autant. Il allait soigneusement conserver cet instant au fin fond de sa mémoire pour le ressortir à un moment où il pourrait tourmenter cette petite tête dure d’Eniripsa.
Kephren poussa un long soupir las, rangea son arme fétiche et se retourna vers sa mère qui l’entraîna d’un pas décidé dans la cuisine dans l’idée bien arrêtée de remplumer son maigrelet de fils. Dorothéa elle-même était plutôt replète pour une Eniripsa, et les années n’avaient pas arrangé son embonpoint. Néanmoins, elle s’arrangeait toujours pour mettre ses formes en valeur que ce soit par une petite remise en forme physique ou quelques potions alchimiques bien placées. Pour le reste, des cheveux gris avaient parsemé avec les années sa chevelure autrefois d’un roux flamboyant comme celle de son fils, et des pattes d’oies s’étaient creusées autour de ses yeux. Elle demeurait, malgré son âge, encore belle pour une vieille femme aux yeux de son rejeton, et peu importe si personne ne partageait son point de vue. Les habitants de la cité blanche n’étaient que des « bons à rien » après tout, non ?
En passant, les deux disciples de la déesse guérisseuse croisèrent la route d’un minuscule Osamodas qui fixa le nouveau venu avec curiosité.

— Qu’est-ce qu’il a le mioche ? gronda Kephren en serrant le poing, agacé par toute cette attention subite. Il veut que je lui refasse le portrait ?
— Ce serait chouette ! répondit avec enthousiasme le gamin haut comme trois pommes.

Dorothéa gloussa devant l’aplomb du petit qui désarçonna quelque peu son fils, et tapota la petite tête blanche avec bonhomie.

— Et si tu allais mettre à l’aise nos invités, Sept ? lui demanda la vieille femme avec douceur. Je vais aller leur préparer des petits fours.
— D’accord, mamie, fit le gamin en se dirigeant vers le salon.
— Tellement adorable, souffla la vieille dame. Mais tellement bizarre aussi.

Ah ça… Son fils lui aurait bien rétorqué qu’on ne reconnaissait un Osamodas digne de ce nom qu’à sa bizarrerie, mais il tint sa langue pour changer. N’empêche… Sept… Sérieusement ? Qui oserait appeler son fils par un nom aussi ridicule ? Il y avait un manque d’imagination flagrant de la part des parents, là.

— Depuis quand t’as des assistants ? demanda néanmoins le lutin grincheux.
— Oh… Il ne m’assiste pas, répondit sa mère comme si c’était là une évidence. Il va là où se trouve sa mère. C’est le fils de Vanilumi.
— Ah… Elle est mère maintenant ?

Fait surprenant. En effet, la demoiselle ne paraissait pas tant que ça intéressée par une possible relation amoureuse. Elle passait tout son temps à prier et à honorer son dieu. Un peu trop même, du goût de Kephren. Enfin… qui pouvait parvenir à comprendre ce qui traversait la tête de ces stupides femelles, après tout ?

— Drôle d’histoire, lui confia sa mère. À chaque fois que je lui pose la question, elle me répond que Sept est une bénédiction d’Osamodas lui-même. Je m’inquiète pour la santé mentale de cette pauvre fille, parfois.
— Tu m’en diras tant…, conclut Kephren avec sarcasme.
~~

Sept avait filé en direction des invités et se montrait étonnamment discret. En fait, plutôt que d’agir en hôte convenable, il avait préféré se terrer dans un coin pour les observer. Jusqu’à ce qu’une dague vienne lui chatouiller les côtes avec un peu trop d’insistance.

— Aïe, se plaignit-il en tournant la tête pour en trouver leur propriétaire.

Ses yeux sombres croisèrent deux orbites vides, ce qui le fit sourire malgré lui.

— Quoi ? commença hargneusement Eochaid en ponctuant sa question d’un nouveau coup de dague.

L’Osamodas miniature fut secoué de douloureux frissons qui se transformèrent en sensations de contentement. Le plaisir dans la douleur, disaient ses maîtres de temple. Effectivement, c’était délicieux.

— Tu pourrais l’enfoncer encore un peu plus ? Ça fait mal.

Les yeux de Sept pétillèrent, implorants. Décontenancé, Eochaid retira sa dague, hésitant quant à la conduite à tenir face à ce genre d’individus. Le sens commun ne dictait-il pas au commun des Douziens de fuir et de se protéger devant un gars armé jusqu’aux dents ? Non. Apparemment, non. Ce gars-là voulait qu’on lui transperce les côtes avec une pointe acérée. Il voulait avoir mal. C’était… c’était vraiment bizarre, pas naturel et ça avait quelque chose de… malsain en fait.

— Euuh…

Une ombre les recouvrit totalement et Sept se figea, interdit. Luuzilva s’était penchée sur eux et dardait sur le jeune Osamodas des regards de mère énamourée.

— Il est vraiment trop mignon, tu ne trouves pas, Nausicaa ? minauda-t-elle en ronronnant bruyamment.
— Adorable, Luu’ ! Il est tout simplement adorable, renchérit sa compagne. Bonjour, mon petit.

Sept dût alors supporter ce que tout enfant appelle le « supplice de la papouillerie » qui consistait principalement à se faire malmener les joues par le tout venant, en particulier des femmes le plus souvent. Mais contrairement à ses camarades, Sept s’en délecta et s’il avait été un chacha, il leur aurait ronronné dans les bras.

— Je constate qu’il vous plaît, souffla Vanilumi qui revenait de l’étable et offrait un regard attendri devant la scène.
— Tellement adorable !

L’Ecaflip et la Sram cherchèrent alors après le père mais Vanilumi leur offrit une mine contrite et un sourire d’excuse.

— Son père est quelqu’un de très occupé, il ne vient que périodiquement. Je vous offre quelque chose à boire ? Racontez-moi tout.

En parfaite hôtesse de maison, elle les installa sur les canapés, leur servit des rafraîchissements et quelques amuse-gueules, puis s’assit à son tour en tendant une oreille attentive pour découvrir ce qui les amenait en ces lieux.

_________________
La troupe de mes joyeux lurons : Nausicaa (alias la Lutine verte), Vanilumi (alias la Pieuse), Kephren (alias le Lutin grincheux), Luuzilva (alias la Musicienne aux pattes de velours) et Mejan (alias la Protectrice).

Et quelques autres : Mirella l'Explosive, Haril le Bricoleur, Loucyfair le Fêtard Démoniaque, Shangri-Ha aux Mille Visages, Tetsuga le Porte-Au-Loin, Batilka l'Horloge-Temps et Kinamara la Kitanu à queue en panache.

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